Le taux de base, la question que personne ne pose
Avant toute analyse, une seule question corrige plus d'erreurs de prévision que n'importe quelle expertise : combien de fois des situations comparables ont-elles fini comme je le prévois ? Elle est gratuite, et presque personne ne la pose.
Demande à une équipe compétente combien de temps prendra son projet. Elle va découper le travail, estimer chaque bloc, ajouter une marge, et te répondre quatre mois. Tout est juste dans ce raisonnement : le découpage est bon, les gens sont bons, la marge est raisonnable.
Le projet prendra neuf mois. Ce n'est pas de l'incompétence, et ce n'est pas non plus de la malchance. C'est la conséquence prévisible d'avoir répondu à la question par l'intérieur.
Deux façons de répondre à la même question
Daniel Kahneman et Amos Tversky ont nommé ces deux façons la vue de l'intérieur et la vue de l'extérieur. La première part de ton cas : ses détails, ton plan, la qualité de ton équipe. La seconde part d'ailleurs : à quelle fréquence des situations comparables ont-elles fini de telle ou telle manière ?
Kahneman raconte lui-même l'expérience qui lui a fait comprendre la différence. Son équipe travaillait à un manuel scolaire et estimait avoir besoin de deux ans. Il a demandé à un membre du groupe, qui avait vu passer beaucoup de projets de ce type, combien de temps ces équipes-là avaient mis. La réponse a été : entre sept et dix ans, et environ quatre sur dix n'avaient jamais fini. Le projet a pris huit ans.
Ce qui rend cette histoire intéressante n'est pas l'erreur d'estimation. C'est la suite : ils avaient l'information, elle était dans la pièce, elle venait de l'un d'entre eux, et ils ont continué avec leur estimation initiale. Savoir ne suffit pas. La vue de l'intérieur est si vivante qu'elle écrase une statistique, même quand la statistique vient d'être énoncée à voix haute.
L'ordre de grandeur du problème
Bent Flyvbjerg a construit la plus grande base de données connue sur les grands projets : plus de seize mille, dans une vingtaine de pays, du bâtiment à l'informatique en passant par les jeux olympiques. Le résultat tient en deux nombres.
Retiens la deuxième barre plutôt que la première. Tenir le budget et le délai en ratant les bénéfices attendus, c'est livrer à l'heure quelque chose dont personne ne voulait. Un projet sur deux cents échappe aux trois écueils à la fois.
Quand tu estimes ton propre projet à quatre mois, tu es en train d'affirmer implicitement que tu appartiens à ces 8,5 %. C'est possible. Ça demande des raisons.
Construire une classe de référence, concrètement
Le taux de base n'est pas une statistique qu'on va chercher dans un livre, c'est une question qu'on construit. Trois étapes suffisent.
- Définis la classe la plus large qui reste comparable. Pas « les refontes de site e-commerce B2B dans le luxe avec une équipe de six », tu n'en trouveras que trois et tu choisiras les trois qui t'arrangent. Plutôt « les refontes de site menées par une équipe interne ». Une classe trop étroite est un moyen élégant de revenir à la vue de l'intérieur.
- Trouve la distribution, pas la moyenne. Ce que tu veux savoir n'est pas « combien de temps ça prend en général » mais « dans quelle fourchette ça tombe, et à quoi ressemble la queue ». Dans beaucoup de domaines, la moyenne est trompeuse parce que les dépassements extrêmes sont bien plus fréquents que ne le suggère une courbe en cloche.
- Pars de la distribution, puis ajuste peu. Le réflexe naturel est l'inverse : on part de son estimation et on ajoute une marge. Fais le contraire. Prends la médiane de la classe comme point de départ, et ne t'en écarte que pour des raisons que tu peux nommer et que tu aurais nommées avant de connaître le résultat souhaité.
« Mon cas est différent »
Oui. Tous les cas sont différents, c'est ce qui rend l'objection irréfutable et donc inutile. La bonne question n'est pas de savoir si ton cas est différent, mais si sa différence est liée à l'issue.
Un test simple permet de trancher. Ta différence doit être nommable avant et rare. Nommable avant : tu peux l'écrire aujourd'hui, avant de savoir, et pas la reconstruire après coup pour expliquer ce qui s'est passé. Rare : elle n'est pas vraie de la plupart des projets de ta classe. « Notre équipe est excellente » échoue au second test, parce que la plupart des équipes qui ont dépassé leur budget le pensaient aussi. « Nous avons déjà livré deux fois exactement ce périmètre » passe les deux.
Quand le taux de base se retourne contre toi
Il faut connaître les limites de l'outil, sinon il devient un dogme, et un dogme est encore une façon de ne pas penser.
La vue de l'extérieur échoue dans trois situations. Quand le régime a réellement changé, et que les cas passés appartiennent à un autre monde : les taux de base de l'édition papier ne disent rien de l'édition numérique. Quand la classe est trop petite pour produire une fréquence stable, auquel cas mieux vaut l'admettre que de calculer un pourcentage sur cinq cas. Et surtout, quand on choisit la classe après avoir décidé de la réponse, ce qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine : il existe toujours une façon de découper la réalité qui donne le taux de base dont on avait besoin.
La protection contre ce dernier travers est la même que partout ailleurs : écris ta classe de référence avant de chercher les chiffres, et n'en change plus.
Ce que ça donne en pratique
Avant ta prochaine décision engageante, quatre questions et dix minutes.
- À quelle famille de situations celle-ci appartient-elle ?
- Sur les vingt dernières de cette famille, combien ont fini comme j'espère ?
- Qu'est-ce qui, chez moi, est vraiment rare dans cette famille ?
- Si je me trompe, à quoi le verrai-je, et à quelle date ?
Ces questions ne rendent pas les projets plus rapides. Elles rendent les promesses plus honnêtes, ce qui change presque tout le reste : les arbitrages, les marges, la confiance qu'on t'accorde la fois suivante.
Passer à la pratique
Le taux de base, tous les jours, sur des cas réels.
Le réflexe ne vaut que s'il devient une habitude, et une habitude a besoin d'un verdict. Un cas réel par jour, ta probabilité verrouillée avant l'issue, et la réponse qui tombe à la date prévue : c'est le seul entraînement qui te dise si ta classe de référence était la bonne.